Des hommes, des carriers, des familles : la mémoire enfouie sous la pierre

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Dans son ouvrage « Des hommes, des carriers, des familles », Jean-Marie Goutorbe exhume une page méconnue de l’histoire locale : celle de ces ouvriers de l’ombre qui ont façonné la pierre de Savonnières et du Pertois, au prix de leur sueur et parfois de leur vie.
Dans son ouvrage « Des hommes, des carriers, des familles », Jean-Marie Goutorbe exhume une page méconnue de l’histoire locale : celle de ces ouvriers de l’ombre qui ont façonné la pierre de Savonnières et du Pertois, au prix de leur sueur et parfois de leur vie.

On admire volontiers la beauté de la pierre de Savonnières sur les monuments meusien, mais on oublie souvent les mains qui l’ont extraite. « Ce sont des hommes qui ont creusé ces carrières, parfois au péril de leur vie », rappelle Jean-Marie Goutorbe, qui signe un ouvrage de référence couvrant la période 1790 à 1949.

L’auteur s’attache à retrouver l’humain derrière le matériau brut : les carrières, écrit-il, formaient de véritables dynasties ouvrières. « Les fils de carriers se mariaient avec les filles de carriers. C’était tout un écosystème », explique-t-il. Le métier se transmettait de père en fils, dans un bassin où le travail ne manquait pas. À l’époque, entre 200 et 300 personnes vivaient de l’extraction de la pierre.

Un métier dangereux, une fatalité acceptée

Mais ce monde souterrain cachait une réalité cruelle. « On extrait la pierre à la main avec des aiguilles », raconte l’auteur. « Les blocs pouvaient peser 200 à 300 tonnes. Quand ça partait, il arrivait ce qui arrivait… »

Dans ses recherches, Jean-Marie Goutorbe a retrouvé des articles de presse relatant de nombreux accidents mortels, comme celui du jeune Ulysse, 16 ans, écrasé en 1892. « On travaillait à la tâche : plus on extrayait, plus on gagnait. » Le danger faisait partie du quotidien, accepté comme une évidence dans une époque sans machines ni sécurité moderne.

Les enfants de la pierre

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les enfants travaillaient eux aussi à la carrière. Certains n’avaient que six ou sept ans. « Ils aidaient aux déblés, aux calages, à tous les travaux annexes », précise l’auteur. La loi de 1892, interdisant le travail des moins de huit ans, mit progressivement fin à cette pratique.

L’histoire des carrières se mêle aussi à celle de la guerre. En 1943, les Allemands avaient projeté d’y installer une usine de montage de fusées V2. « Heureusement, la Libération est arrivée avant la mise en service », confie Goutorbe. Les galeries, fortifiées, gardent encore les traces de cette occupation : renforts, voûtes, inscriptions.

L’art au cœur de la roche

Au milieu de cette rudesse, certains carriers laissaient libre cours à leur créativité. « On a retrouvé des dessins, des autoportraits, des scènes de chasse gravées dans la pierre », s’enthousiasme l’auteur. Ces œuvres, parfois naïves, témoignent d’une volonté de laisser une trace, d’humaniser ce monde de poussière et de pierre.

Les carrières faisaient vivre toute une économie locale. De grandes sociétés comme Pommier, Fèvre ou Brasseur structuraient le secteur, tandis que des familles entières — les Guillaumes, les Le Petit Prêtre — exploitaient la pierre jusqu’à Paris et au-delà. « C’était une richesse pour la région », rappelle Jean-Marie Goutorbe. Aujourd’hui encore, les galeries et inscriptions demeurent les témoins silencieux de cette épopée ouvrière.

L’ouvrage, pour l’instant disponible en version numérique, se veut un travail de mémoire : celui de familles modestes, d’un savoir-faire disparu et d’une fierté ouvrière profondément ancrée. « Ce livre, c’est pour que ces hommes ne soient pas oubliés », conclut l’auteur avec émotion.

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Clémentine Coppola

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