Si les tracteurs ne sont pas autorisés, ils prendront leurs voitures, leur détermination intacte. Ce mercredi 7 janvier, la Coordination rurale de la Meuse s’est mobilisée pour monter à Paris. En dépit des interdictions préfectorales liées aux conditions de circulation, près d’une centaine d’agriculteurs venus des quatre coins du département ont décidé de maintenir le cap. Leur objectif : rejoindre la capitale jeudi matin pour manifester sur des sites stratégiques et soutenir leur président national, Bertrand Venteau.
Une mobilisation régionale
Dès les premières heures de la journée, une cinquantaine de tracteurs accompagnés de véhicules légers ont pris la route. « Nous, en Meuse, on est super protégés, on a un préfet qui nous impose rien. Par contre, à trois kilomètres d’ici, on passe dans la Marne et on a interdiction de circuler », dénonce Bruno Muller, le président de la Coordination Rurale 55.
« Si on le fait quand même, on a une amende forfaitaire de 135 euros et une mise en fourrière du véhicule. En tant que responsable, je peux pas me permettre d’envoyer les gars au casse-pipe, de leur faire mettre sous séquestre leur tracteur, leur outil de travail. »
Bloqués à la mi-journée entre Clermont-en-Argonne et Les Islettes, les manifestants ont marqué une pause pour se restaurer et ajuster l’organisation. « Le but, c’est de faire une première partie du trajet en tracteur, de se reposer, puis d’être opérationnels dès demain matin à Paris », explique Bruno Muller. Certains agriculteurs poursuivront leur route en voiture dès ce soir, d’autres repartiront à l’aube.





Abattage, vaccination : une colère nourrie par l’incohérence des décisions
Au cœur des revendications, la gestion sanitaire des élevages. Les agriculteurs de la CR 55 réclament un abattage partiel et la liberté de choix concernant la vaccination. En cause : l’impact direct sur les exportations. « Si on vaccine, on ne peut plus exporter les bêtes », rappellent-t-ils, pointant des décisions jugées disproportionnées.
Selon eux, les questions restent sans réponse : pourquoi une propagation persiste-t-elle malgré la vaccination ? Pourquoi un taux de contamination de 5 % entraîne-t-il l’abattage total des troupeaux ? « On n’a pas de réponses concrètes. On demande simplement de la cohérence dans les décisions qui sont prises », insiste Sophie Brizion Louppe. Un sentiment d’urgence que tout le monde partage: « Si on ne fait rien, on va crever. »
Déjà mobilisés en 2024, les agriculteurs de la Coordination rurale disent réclamer avant tout de la reconnaissance. « On demandait de la souplesse administrative, de la dignité pour notre métier et pour nos revenus. C’est nous qui nourrissons le peuple, donc on demande un peu de reconnaissance », rappelle Bruno Muller.
Une lutte ancienne, selon lui, qui s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place de l’agriculture. « Au début des années 2000, quand il y a eu les problèmes avec les intermittents du spectacle, l’État a reconnu le statut de l’exception culturelle. Nous, on a proposé le statut de l’exception agriculturelle. Aujourd’hui, ça commence à devenir d’actualité. » Mais la crise sanitaire liée à la dermatose a ravivé les tensions. « On s’est rendu compte que les pouvoirs de l’État n’avaient aucune reconnaissance pour les agriculteurs et voulaient nous imposer des décisions qui n’avaient aucun sens », poursuit-il.
Pour Laurent Godin, vice-président de la CR55, la colère dépasse le cadre des mesures sanitaires et touche à la souveraineté alimentaire et à l’avenir de l’agriculture française.
« Le problème qu’il y a, c’est qu’aujourd’hui on a l’impression qu’au nom de l’environnement, on est en train de diviser le monde agricole du consommateur lambda, dans le but de diviser pour mieux régner. Ça va très bien à notre gouvernement, mais c’est de loin la plus mauvaise solution pour le long terme parce que derrière ça on va perdre notre souveraineté alimentaire, on va perdre beaucoup de choses, on a déjà perdu l’industrie, la sidérurgie, il va plus rien rester en France. »
Et d’ajouter : « On est en train de sacrifier l’agriculture française pour que les Allemands puissent vendre leurs voitures. C’est bien triste parce qu’aujourd’hui l’Europe c’est l’Europe, mais la France dans l’Europe elle pèse pas lourd et elle est en train de voler en morceaux. »
Faute d’être entendue lors des échanges institutionnels, la Coordination rurale assume le rapport de force. « Nous sommes pour le bon sens paysan. Comme notre président, Monsieur Venteau, n’est pas entendu par le Premier ministre, alors on monte en force sur Paris. »
Arrêtés préfectoraux et lettre ouverte : une rupture avec l’État
Les arrêtés préfectoraux interdisant les convois agricoles n’ont fait qu’attiser la colère. « On est déçus, mais on ira à Paris quoi qu’il en coûte. La neige a bon dos », lâche Sophie.
« Aujourd’hui, on nous met une frontière avec la capitale, mais c’est nous qui la nourrissons la capitale et c’est nous qui ne pouvons pas y aller, c’est très dérangeant et frustrant pour nous », déclare le vice-président de la CR55.
Si certains monteront en tracteur, d’autres privilégieront la voiture ou même le train. « On n’empêche personne de partir, peu importe le mode de transport. » L’organisation se veut rassurante : points relais, numéros de téléphone, dons de nourriture fournis par plusieurs enseignes et structures locales. « Il ne faut pas que les gens s’inquiètent. Tout est mis en place pour que ça se passe bien et sans danger », assure Sophie.
Quant à la lettre ouverte du Premier ministre, Sébastien Lecornu, elle ne passe pas. « Il annonce qu’il va faire, alors qu’il fasse. Ils font des promesses, mais il ne se passe rien », dénonce Sophie. « Vous appelez ça une lettre, nous on appelle ça un torchon. Pour nous, il n’y a rien. », conclut Bruno Muller.



