Au bout du fil, le souffle est court mais la voix est d’une clarté absolue. Le craquement des feuilles mortes sous ses foulées ponctue notre échange. Alors qu’elle court, Julie a prit mon appel pour répondre à quelques questions. Actuellement en plein Parc Naturel Régional de Lorraine, Justine Decourselle vit une étape solitaire. « Là je suis un peu toute seule pour le coup, dans la nature », confie-t-elle. Ce calme contraste avec l’effervescence des jours précédents, mais il sied à la solennité de son périple : 33 jours de course pour relier Drancy à Auschwitz, sur les traces du convoi 71 qui quitta la France le 13 avril 1944.
50 kilomètres par jour, un galet tous les dix kilomètres
Son défi, baptisé « La Course contre l’Oubli », n’est pas qu’une performance athlétique de 1 500 kilomètres. C’est un projet sportif mais surtout pédagogique et mémoriel débuté il y a un an dans les écoles. Dans son sac, elle transporte chaque jour des galets décorés par des élèves. « Ces galets, soit ils représentent la tolérance, la paix etc. […] ou en hommage aux déportés de tous les convois. Et ces galets, moi tous les 10 kilomètres, je les mets entre Drancy et Auschwitz », explique-t-elle avec émotion.
Pour cette infirmière, le déclic est venu au contact de ses patients. « Je suis infirmière et j’ai des résidents qui ont été déportés, qui ont vécu la déportation. […] Je me suis dit bah pourquoi pas le sport en vecteur de transmission ». Un vecteur qu’elle juge nécessaire face à la disparition des derniers survivants : « Des témoins il n’y en a plus beaucoup et on va devoir être les témoins des témoins qu’ils ont été ».
Le mental pour dompter la douleur
Physiquement, le corps encaisse. À raison de 50 kilomètres par jour, les articulations grimacent. Mais Julie se sent bien et puise sa force dans la mémoire de ceux qu’elle honore. « Tout se joue sur le mental. Je me dis que ce que je vis là, ce n’est rien à côté de ce qu’ils ont vécu, eux, dans les wagons plombés ou dans les camps. Donc ça me fait relativiser tout de suite. Quand j’ai mal, je pense à eux, et bizarrement, la douleur, elle passe au second plan ».
Sur les routes, elle peut compter sur Jérémy, son compagnon, qui assure la logistique à bord d’un van aménagé. Un choix de vie rustique, loin du confort des hôtels. « On dort dans un van, on se douche dehors, ça c’est moins bien mais voilà, c’est aussi ça le projet. […] On voulait être dans l’effort, dans une certaine forme d’humilité par rapport au sujet qu’on traite ».
Raviver la flamme du souvenir
Au-delà de la performance, Julie s’arrête dans chaque village pour commémorer, comme récemment à Revigny-sur-Ornain. Elle ne court pas pour elle, mais pour la visibilité du convoi 71 et ses 1 500 déportés. « Je pense que la commémoration, elle aide à ne pas oublier », martèle-t-elle, citant avec fierté des moments forts comme à Meaux, où des anciens déportés l’ont rejointe.Le voyage se poursuivra jusqu’au 15 mai prochain, date de son arrivée prévue au camp d’Auschwitz. Ce jour-là, elle déposera les derniers galets des écoliers, bouclant ainsi une boucle mémorielle entamée dans l’effort et la solitude des forêts françaises. « J’ai hâte de pouvoir leur dire : « On l’a fait, on a porté vos messages jusqu’au bout » ».





